Le septième sel

momentanés et instantanés Nous vivons dans des étages qui sont peut-être d'anciens nuages... pasmonkov@gmail.com

05 octobre 2008

Le carnet des épluchures

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Dimanche matin, un soleil planqué derrière un petit lot de nuages, je mets Baschung à l’autoradio pour un peu de dégagement, alors qu’un petit coup de klaxon suffirait peut être, mais rien, les nuages se rassemblent et se déversent. Encore une journée de photographies sous la pluie et la suie. J’entre au concert du bar des Arcades, tintement de petite monnaie contre jeton de présence : un petit noir bien serré. L’affluence est mouillée et la poignée de main collante, peut être que ce n’est que moi, j’ai entamé hier la lecture de « la langue des papillons » et je sucre mon café avec.

Longtemps j’ai écrit dans les bars sur un carnet ou a défaut sur les pages de garde des bouquins qui me tenaient compagnie :

Vendredi après-midi.

Je suis dans un appartement inoccupé dont je viens de prendre les mensurations, il mesure 1m67…. Non je plaisante.

Je suis dans un appartement inoccupé dont je viens réellement de prendre les mensurations.

Couché sur une moquette usée, les yeux dans le plafond, un soleil d’hiver mourant sur ses boucles rases … je téléphone.

Une voix enjouée de suite.

Toujours cette impression, la même en continue, l’impression d’appeler quelqu’un que je connais depuis longtemps. Sensation rare. J’ai envie de lui dire, j’hésite, je ne dis rien.

Je badine comme d’habitude, la pièce vide prend ma voix en résonance. Une impression encore, celle qu’elle est là, à côté de moi : invisible, transparente, impalpable.

Ce doit être le soleil de décembre qui vient finir sa journée pour mourir dans mes yeux décrochés du plafond. Envie de lui dire encore, entre le bruit d’une voiture soupirant et le chuintement de nos téléphones.

Et puis c’est tout déjà, la laisse reposer tout le week-end comme une bonne pâte pour voir comment elle se lève le lundi.

Envie d’écrire, de lui écrire, ce soir 21H32.

Deux pages manuscrites, de l’encre en goudron bleu, deux pages de garde derrière «  La peste de Camus ». J’en suis à la page 42.

Demain. Adresser un mail à Corinne pour lui dire que quelqu’un parle d’elle quelque part.

Une pensée encore… Faire attention, les gens qui écrivent et aiment le faire remplissent des vides personnels.

Je reprends ma lecture, heureux d’être utile : commencer quelque chose par l’arrière d’un roman.

                                                            ***

Je m’applique dans ma calligraphie comme si j’embrassais depuis bien longtemps. Ce qui est vrai.

Elle aussi est tortueuse et torturée. J’écris comme un remède pour constater que ma main et les yeux qui lisent en même temps appartiennent à une seule personne : l’homme qui ne parlait pas.

                                                             ***

Il m’est arrivé parfois,  par amour du livre, en écartant quelques cuisses féminines, d’entendre le craquement sec mais si particulier du cuir de la reliure.

                                                             ***

Le philosophe se demande souvent : «  Qu’est ce qui est plus fort que la femme? » Réponse : « L’odeur du muguet! » Qu’est-ce que la surpopulation? Réponse : « Une absence évidente de place pour ma prochaine érection! »

Si j’étais connu pour une raison ou pour une autre, pour une photo ou pour un cliché, pour un préjugé ou pour un bon roman, pour une posture ou un port de tête, pour un fait délictueux ou pour une délation passive, j’aimerais tenir  boutique de chroniques en avant dernière feuille d’un hebdomadaire, cela contribuerait fortement à arrondir encore ma notoriété. J’aimerais être perçu comme un intellectuel classieux, édité à son gré sur papier glacé, reconnaissable par tous les pizzaïolos  de la terre et identifiable par de nombreuses demoiselles comme la crème des hommes ; cette consécration  serait le must du gandin qui sommeille encore un peu en moi.

                                                             ***

L’écriture est sa qualité quand l’auto censure s’estompe, le style se délecte de lui-même, aucune frange de pudeur ne le freine. Ecrire pour soi, c’est écrire sur les autres, tout ce que l’on a lu devient brouillon et la vie continue en aparté sur les lignes.

                                                             ***

Natacha se fane si on ne lui lit pas certains poèmes à certaines heures. Natacha ne salit jamais beaucoup d’affaires, elle porte toujours la même minijupe.

(Les pieds dans la bassine pour ne pas s’assécher trop vite)

                                                             ***

La vie, c’est des petits riens complétifs : une pluie fine que l’on n’attendait plus, une charentaise qui baille, une femme qui s’enfuie du domicile conjugal en sortant les poubelles au petit matin.

Des fois, le mot qui frappe la poésie ou la lumière qui instruit un vers.

Et puis, il y a toujours toi, au bout de ces jours de rendez-vous, cette mise en scène accorte, ces lieux refroidis parce que convenus une fois pour toutes. Elle ne le sait pas encore, elle a l’espérance guillerette des ingénues. Feuilles mortes ou de la sève, un musée ou une exposition de bancs dans un jardin ou un parc, cette heure toujours la même : 10H00, et ce confetti d’espoir au bout, cette femme qui t’écrivait, qui te répondait avec l’illusion de devenir une pièce maîtresse ou un morceau de puzzle dans ta vie. Pudiquement tu jettes toujours un mouchoir sur ses confidences, tu étouffes toujours ce que tu ne veux pas savoir pour ne pas comprimer cette étrangère dans le sentiment de trouver aujourd’hui un attachement  Ce lever de rideau permanent, ce sourire et surtout ce regard que tu lèves comme pour te dénuder alors que tu ne dis rien. Tout au plus, tu peux concéder.

Le scénario est facile, il se répète à l’identique malgré les variantes pratiques : nous sommes en des lieux sains avec quelqu’un d’inconnu et vous êtres là tous les deux pour vous souhaiter du bien devant des lieux communs pour échanger. Tu sais que tu dois gérer la journée, cette journée, ce seul futur proche dont tu disposes. Vous êtes dans un café, chacun à sa place, tu souris pour la troisième fois, tu sais qu’elle ne se sauvera pas, elle va déjeuner avec toi, tu prépares déjà la piste, le parcours, tu laisses ton profil s’avantager, c’est un effort de séduction naturel.

Vous allez dans les rues à pied, elle parle puis elle s’éteint, elle suit, tu la précèdes, tu la laisses prendre quelques mètres d’avance dans les rues, maintenant elle se retourne, elle a déjà peur d’oublier ton visage.

Tu sais déjà qu’elle prendra une tournure soluble au dessert après ce déjeuner dans ce restaurant silencieux, tu lui prendras la nuque en sortant, en lui demandant gentiment si c’est possible, tu chercheras sa main, et puis après ce sera elle qui te réchauffera.

Tu aimes déjà plus la confiance qu’elle place en toi que cet éventuel plaisir sexuel à venir, c’est le meilleur moment, tu le sais encore.

Quand les intentions seront assouvies, un froid va tomber, cette main va se frigorifier, tu crois à ce moment-là que tu viens de changer de cadavre, de corps, de rendez-vous ; il sera alors temps de se séparer et ne jamais plus se revoir et se recevoir. Son dernier sourire est une tombe, le dernier métro, un corbillard.

Déjà tu la regardes s’en aller vers ce lamento, tu ne l’oublieras jamais parce que tu ne désires pas te dire que tu voudrais la revoir. Puis tu glisses dans la nuit ou dans la pénombre, tu dînes seul, tu ressasses ta journée, pas de regrets pas de compassion, encore moins de présence de fatuité chez toi, juste ce petit dégueulis en bout de table, toi au bout d’un reflet, la main sur une fourchette. Tu cherches encore à remplir ce vide autour de toi. Tu regardes évasivement dans ce restaurant : une adolescente te regarde depuis cinq minutes.

Elle est blonde et étrangère comme une cigarette. Elle sourit. Tu rends son sourire à ses formes fraîches.

Demain n’existe pas encore. Baisse tes paupières comme des rideaux.

Une seule pièce forte dans ton souvenir, le poids d’un livre que sa main t’a laissé. Elle est passée et comme d’habitude, tu as tourné les pages sans la reconnaître, ta lâcheté commence à prendre une forme décomposée, presque familière : un roman qui revient, les trois dernières pages collées entre elles, du sucre sur des mots. Une fois de plus tu te trompes, ce n’est pas un roman mais un recueil avec un début :

Viens m’aimer môme molle

Tu es le miel de mes nuits

Viens m’aimer les mots

Môme molle de mes nuits…

Une fois toujours, elle fait semblant de s’en aller avec ses seins blancs.

Tu n’as pas compris que dans ses yeux, il y avait le regard de la dernière fois et quand au petit-déjeuner, elle t’a fait manger un sucre dans sa main, ce n’était qu’une motion ironique : un adieu pour un lutin.

Tout est déjà écrit quelque part par ceux qui se sont levés avant toi dans les lettres, tes efforts sont vains, tu es minuscule.


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Le carnet des épluchures

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Je ne sais pas si on a changé la vie, mais ce jour-là, on l’a simplifiée. On a sorti la sauge pour maquiller une grive. La cuisinière était bardée autour des hanches, c’était du gras de fond de cuiller accumulé ; son tour de taille s’accommodait naturellement d’une tranche de lard, elle nous montrait son tour de main et de hanches quand la grive se ferait ostensiblement sucer le croupion dans une heure délectable qui allait nous pousser sur le coin de table.

Pour l’heure, pudique, elle se dorait encore la couenne aux baisers doux du réchaud, le crépitement du beurre chauffé sur ses joues embrassaient la pièce. Il est des jours où l’on quitte son chez soi, rien que pour rencontrer une odeur, une forme d’inhalation du bonheur.

                                                             ***

J’écris maintenant presque chaque jour, par souci de vérification personnelle, pour m’administrer une certaine discipline qui devrait me conduire à justifier ma volonté de reconnaissance et de distinction. Sans rien d’autre qu’une virgule parfois autour d’une idée, je me force à tirer le meilleur parti de moi-même, certains jours même, c’est comme si je plantais la graine de la volonté dans une terre sans eau  ni lumière.

                                                             ***

Je souffrais de mitoyenneté avec la passivité, après cet état qui ne dura pas, je me suis amélioré. Je suis devenu amplement lascif. Je recevais mes amis à bras ouverts et leurs compagnes procédaient de même envers moi avec leurs membres inférieurs.

                                                             ***

Quand ce sera mon tour de faire le mort, je veux que l’on me brûle lentement comme une « disque bleu filtre » plutôt que comme une gitane maïs transgénique, pour qu’ensuite, on mette mes cendres dans une boite à camembert à vendre aux enchères auprès de la grande distribution.

                                                             ***

Je me souviens très bien de ce strip-poker, un peu écourté, où l’une des participantes ne retira jamais que ses chaussures.

                                                             ***

Les mots d’amours n’existent pas, hors contexte ponctuel, ce ne sont que de la littérature poudreuse. Dans le café du petit matin, ils surnagent déjà, étouffés par les cernes et de toute façon en littérature tant qu’on est pas lu, tout est permis.

                                                             ***

On s’est écrit dessus, on s’est hématomé nos blues à l’âme, on a dissipé nos replis secrets dans les auréoles des cigarettes, on a chatoyé nos regards pour aller peser nos arrière-pensées, on a évoqué nos désespérances feintes ou pressenties, on a relaté le goût du jour et nos expériences personnelles sur l’amour à rideaux tirés en évitant subtilement une trop forte sincérité, pour ne pas commencer par une dépendance de l’autre,  pour finir dans l’heure, à se conjuguer dans une chambre d’hôtel sur un lit propre, qui devint très rapidement le cercueil de nos baisers.

(Dalva : Jim Harrison)

                                                             ***

J’ai rendez vous avec mon professeur, c’est une femme différente à chaque fois et pourtant je prends toujours une leçon.

« Finalement, il n’y a jamais personne pour aimer les autres », si je n’avais pas lu  ce graffiti, je pense que j’aurais définitivement sombré dans l’abstraction.

(Monsieur Jadis. Antoine Blondin)

                                                             ***

Halogène I

Je n’étais pas tendre sur l’herbe ce jour là

A côté d’elle, il y avait une femme allongée

Une mousse de petites manières et de caresses

Comme une forme humaine avec un sexe important.

(J’ai perdu le titre, désolé, je me souviens exactement de l’éclairage par contre)

                                                             ***

Je ne faisais rien…. Comme les autres.

La sieste mentale et décernais des raccourcis, mes espérances étaient minces, mes ongles courts et mon champ de vision largement endommagé depuis ce jour de mon enfance où je me cognai à une meule de foin. J’aurais pu faire aisément le poète dans le presse-papiers mais j’avais préféré me confiner dans le rôle du quolibet heureux sous les jupes des filles.

(Le méridien de Greenwich. Jean Echenoz)

                                                             ***

J’avais besoin d’une épouse ou d’un refuge, j’attendrais la neige pour le savoir.

Ex-champion de foutre avec une mangeuse de moustaches qui ne présentait pas la poitrine où l’on aurait pu voir perler de grosses gouttes de sueur, blonde et dune je la rêvais, sonde et plane je la fouillais.

(La source chaude. Thomas Mac Guane)

PS : Je n’ai jamais vu de romans américains sans beurre de cacahuète.

                                                             ***

J’étais fatigué et je pensais mal, je ne savais pas encore aujourd’hui si je réussirais à me dédoubler sur une feuille blanche alors que pourtant je venais de me rafraîchir la tête avec trente pages de Mac Lean. Un peu comme dans ces villes de province où l’on rencontre toujours à une heure précise les mêmes personnes au même endroit. Je tournais en rond de l’intérieur.

(Ainsi coule une rivière, Norman mac Lean)

                                                             ***

Je me souviens de cette fois où j’ai abandonné en chemin James Ellroy sur la table d’un café avec un petit mot dans le dos. Je ne sais pas pourquoi j’ai acheté ce bouquin, mais d’emblée en le feuilletant chez le libraire il m’a déplu. C’est la première fois que j’abandonne Ellroy.

Si vous reprenez la lecture de ce livre et parvenez à le lire jusqu’au bout, sans doute pourriez vous m’écrire en e-mail pour me faire part de vos impressions.

                                                             ***

Pour la première fois, j’ouvre un Matzneff à la réputation sulfureuse. Je mets à tout hasard mon nez dedans. Il est un peu long.

                                                             ***

Entre l’accent roulé du prolétaire et le fumoir de la blonde qui s’altère sur le campus du comptoir, c’est ici un paysage d’images : de la lumière que l’on me prête pour une ultime cigarette. Un instant confus marqué sur une table.

Garçon s’il vous plait ! Une ambrée 25cl. !

(Extrémités. Jean Noel Chrisment)

                                                             ***

Juin, j’envoie mon manuscrit à un éditeur. Serai-je publié l’année où mon âge et ma pointure sont identiques ?


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Le carnet des épluchures

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Il arrive parfois dans les provinces les plus oubliées de Paris et les plus assiégées par la soif de connaissance, que dans des gros bourgs natifs de l’ennui, l’on procède sans que cela ne soit plus une utilité dialectique, au rapprochement réel entre les peuples par l’organisation de soirées reconnaissantes où les convives cédant plus facilement le pied à une grosse envie qu’à la qualité, s’exposent premièrement d’un façon très dépouillée dans le tableau charismatique de la nudité intégrale. Avec un élan de jeune premier pour les débutants et un préservatif offert par la présence gratuite d’un apothicaire pour les mâles moins aventureux, le sexe féminin se répartissant quant à lui comme une offrande. Les onanistes étant officiellement cloisonnés dans une pièce à part en s’entendant dire par la maîtresse de maison : «  bon débarras ». Ce troc humanitaire laissant beaucoup de miettes sur la moquette le lendemain matin.

Cette pratique du libéralisme émouvant une certaine partie de la gauche plurielle et de la droite casanière qui recouvrant ses principes républicains sait se tenir et avec qui ; l’ensemble associatif agréant ainsi dans un consensus généralisé la principale affaire du monde : l’égalité de sexe, parité jamais démentie par la surchauffe de la salle de réunion.

Il arrive aussi lors de ces soirées en échauffourée que quelques membres dévitalisés après maint efforts de représentations, quelques femmes languides à la limite de la componction extrême, se laissent glisser dans la candeur réparatrice d’un premier sommeil, ensevelis par la fatigue, empilés les uns sur les autres, les plus salaces doux rêveurs dormant en quinconce, et faisant d’un ventre un édredon et d’une blonde en cheveux longs homologuée comme fœtus de paille, un lit de soie.

C’est à ce moment là seulement, que vous percevrez avec l’acuité nécessaire, la justesse de l’expression internationale suivante : Faire un somme de connaissances.

Cette réflexion profonde m’étant survenue dans une librairie-papeterie localement prospère, à l’enseigne poétique, quand une dame d’une innocence excessive interrogeait le garçon de rayon par cette question : « C’est combien pour une plume ? »

                                                             ***

J’ai changé d’état sans passer la frontière, cela est d’autant plus étrange que  dans notre monde surréaliste, il peut survenir que l’on meure de faim après avoir dépassé une nation pour une autre, un tropique après un équateur, un méridien après une chaîne montagneuse.. Ce genre d’inadvertance m’est coutumière, aussi faut-il que j’y prête plus d’attention à l’avenir.

J’ai quitté le même jour, Blondin pour Schnitzler. Un médecin de la tête bienveillant pourrait me suggérer d’éviter ce genre de changement sans précautions en reprenant ces mots : «  toute fêlure est possible, toute lucidité ambiante est une drogue dure.

Je ne comprends plus tout à fait cette époque spécieuse, où en Chine les da-zi-bao se lisent gratuitement quand en France, il faut donner au moins un franc pour lire des citations de latrines. Je manifeste apparemment quelques désirs latents de dépression malheureuse.

                                                             ***

Lu dans un journal à l’article de la mort

En octobre au bord de la mer, le vent met plus de sel que de sable dans les cheveux. C’est une constante.

En cette saison, les huîtres demeurent encore un peu timides mais votre chevelure se laisse tirer en arrière comme le souvenir des boucles disparues, d’un ancien poète et amoureux jeune homme, petit faiseur de mots et d’enfants choisis rissolant sur la plage l’été, qui disait à peu près au même endroit, hors saison :

Je regarde la mer

Mine de sel

Et ton corps de travers

Mine de rien

Laisse-toi saler, laisse-toi saler

La concurrence de l’horizon laisse tout le bleu des yeux d’Isa dans un nuage mais ce ciel clair pose  des insinuations à l’intérieur de son regard. Effective, plantée dans des bottes de caoutchouc, elle écoute les vagues derrière les autres. Accortes et redondantes, elles repassent sans cesse pour procéder à la baignade de quelques moules accrochés aux rochers du rivage.

Mais que peut bien faire Isa, une après-midi d’automne, au Cap Gris-Nez ? Quand l’essentiel de la flore touristique s’est repiqué vers les grandes villes, ne connaissant plus de l’iode que le goût de la teinture.

Est-elle seulement encore vivante ?

Le soir dans un hôtel-restaurant de type familial, Isa passe à table, la main caressant une table nappée, et subit le charme d’un feuilleté de ris de veau,  s’il en manifestait l’envie, elle le  laisserait fleureter avec elle comme un spectre.

                                                             ***

Je n’ai plus rien à écrire, je suis correspondant de guère.

                                                             ***

Je voulais écrire comme on lit : d’un trait, j’éprouvais autant de satisfaction à regarder les livres qui m’attendaient sur l’étagère d’une bibliothèque qu’à les parcourir. Je regardais aussi les femmes comme si elles m’étaient toutes promises. Jamais je n’effacerai mon appétence sexuelle parce qu’elle provient d’un goût excellent et inné pour la promiscuité et le rire dans le baiser.

                                                             ***

Ecrire sous un mode continu, des articles, des nouvelles, une histoire, un roman avec une entame et une conclusion oblige à se discipliner, resserrer ses pensées pour les libérer sur le clair de la page. Il est un temps passé où je raturais même avant d’écrire, aussi je n’écrivais pas. Les lignes qui se suivent en appellent d’autres, traînassant parfois dans le désordre d’un fourmillement qui empêche certaines pensées à se détacher d’un fatras superficiel de bons mots ou de tournures fringantes. Il m’est difficile de me mettre en cadence à tout moment, le chevauchement des idées ne correspond pas toujours à la réalité à écrire et je me distingue encore par un défaut à m’éparpiller à la fois en mille chapitres divers. Dois-je clore ou commencer chacune de mes journées par un minimum d’une heure de lecture afin d’ordonner mes lignes par la comparaison, quand je ne souhaite plus écrire un roman que d’un seul trait ?

Pourtant un matin, je me souviens qu’un vertige de Nabokov me plongea dans une tasse de café pour plusieurs semaines et une lecture nocturne de Echenoz inspira mes rêves pour les rédiger toute la nuit ; même si ces moments sont fortuits et très rares, ils assurent au moins la preuve de l’influence que je subis.

                                                             ***

Lettre cachée

Tu voudras te proposer généreusement pour te rendre indispensable.

Tu donneras en premier lieu ce que n’accordent que très rarement les autres femmes  pour te faire apprécier.

Tu m’offriras tes pensées les plus intimes quand elles seront fanées et au même moment tu seras en avance ou en retard à nos rendez-vous.

Tu te déshabilleras à contre cœur pour me conter ta vie quotidienne faite de soucis et de lenteurs.

Tu t’approcheras et tu mettras tes cheveux sur les miens pour essayer de rêver avec moi quand nous ferons chambre à part dans des couples différents.

Dans les moments flous, tu passeras des heures à parler de toi pour susciter mon envie de te quitter et t’accorder par ce travers, l’impression d’une existence complète.

Tu prendras soin de t’informer de mes goûts pour m’enlacer de cadeaux et de touchantes attentions sous le prétexte malsain jamais énoncé qu’on ne se sépare pas des offrandes.

Tu me proposeras par dépit ton amitié quand tu voudrais m’étouffer de baisers, et cette fois-là, tu monteras sur moi pour regarder par la fenêtre, juste avant de t’en jeter toute nue.

Tu ne me demandais déjà plus ce que le lisais.

Jamais tu n’avais pleuré devant moi.

                                                             ***

Petite brune, jeune mère de famille, reprend sa voiture chaque jour à midi sur la place avec dans trois quarts des fois, la recherche de son véhicule. Signe distinctif, rentre chaque vendredi dans le sex-shop qui fait l’angle avec le quai, pour en ressortir quelques moments après avec une baguette sous le bras.

Petite blonde, aux mollets cyclistes et des pièces d’eczéma aux genoux, travaille au bureau de la perception à

100 mètres

de la place, galbe signifiant. Signe particulier : accorte à partir du 21 mars, ce dont je profite un peu vers mai-juin quand je vais chercher mon timbre à coller pour mon permis de chasse.

                                                             ***

J’ai acheté un roman de cette maison d’édition en grande surface, est-ce parce qu’il était dix pour cent moins cher en tête de gondole qu’il manquait des mots ?

                                                             ***

Passage à l’Euro imminent, un néo-christ divise le pain par 6.55957 quand une pléthore de juges se dispute le privilège d’être le premier à condamner un prévenu au paiement de l’Euro symbolique avant de passer au gros dossier suivant : le viol d’un consommateur par une publicité abusive

                                                             ***

Dans mes petits papiers ce matin : j’hésite entre une ramification de convivialité ou une colère thématique.


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Le carnet des épluchures

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J’ai acheté des livres que je n’ai pas ouverts.

Et j’ai regardé encore plus de femmes demeurées longtemps renfermées sur elles-mêmes.

                                                             ***

Les gens qui vous tiennent par la main, quelquefois vous promènent en même temps par le bout du nez.

                                                             ***

Kama sutra :

Tu es là

Et pourtant je te tiens à l’écart.

                                                             ***

Ma femme parle encore en dormant, alors que je suis en train de m’habiller pour aller chercher le pain, elle, du lit me dit : «  Rapporte moi un paquet de Camel !».

Ces cigarettes fortes que finalement comme son mari, elle supporte mal.

                                                             ***

Je ne fais rien, je ne veux qu’apprendre rapidement.

Je peux passer ma vie à lire parce qu’il ne s’y passera plus rien.

                                                             ***

J’ai froid de me mentir tout le temps. Tomber de haut, c’est se regarder dans la glace sans choisir l’instant où le reflet vous fait plus belle peau. Pour éviter les effets secondaires plissés sur une chaise, je donne un coup de pastel rouge à une femme accoudée à mon corps, un rouge qui lui monte tout de suite aux joues comme une pomme souriante. J’ouvre pour croquer.

Il arrive un moment où l’on ne se rend plus compte du passé de sa vie, on devient digestif, on ingère simplement parce que l’élan qui vous faisait pétiller les yeux a quitté vos pas sans prévenir. Vous êtes mort avec un cœur qui bat. De vous-même, par paresse, par concession, par omission de votre conscience, vous vous êtes pendu à une branche morte.

Adjectif de sa destinée, on suit le verbe comme son ombre pour s’exprimer avec indigence, la force souffre tout à coup d’une cruelle absence évidente de volonté.

                                                             ***

Je n’aime pas trop les gens qui ont des phobies multiples et aléatoires, parce que je sais qu’un jour ce sera mon tour.

                                                             ***

L’hiver, elle gardait les fleurs deux jours chez elle avant de les déposer au cimetière.

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Je ne sais pas encore si j’aime écrire ou simplement me raconter des histoires.

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Pour sortir d’une certaine coquille, il fallait que je maigrisse davantage ; pour rentrer à nouveau dans la vie, paraître sociable. Mon obligation était de m’épurer. Retrancher tout ce fatras existentiel qui m’encombrait chimiquement la tête, il fallait 15 kilos de moi pour me sentir à l’aise.

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Jeudi 25 J…, l’impression d’une grande rémission, à suivre…

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Le temps prend de l’épaisseur quand je lis, je tourne une page et dix minutes collées entre elles passent en même temps de droite à gauche. En vérité, il m’arrive souvent de stationner longuement sur un mot ou une phrase sans bien toujours me rendre compte que je tiens encore quelque chose dans les mains.

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Fil à fil, à peut-être bientôt

Un poème sur vos épaules

Et qui vous chauffe le dos

Si doux dans  votre meilleur rôle

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Il est absolument nécessaire que j’aille vérifier si la gare de Perpignan comporte des similitudes avec la place des Vosges, car comme chacun sait la gare de Perpignan est le seul endroit au monde où l’on peut voir son nombril se déplacer, notamment dès que le train démarre.

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Comme je suis véritablement plus sensuel que textuel, enfin je voulais écrire plus manuel qu’intellectuel, c’est-à-dire que j’éprouve avant d’expliquer, deux éléments provoquent chez moi une satisfaction d’une concupiscence inouïe :   une main dans la mienne dont le poids se mesure à la confiance qui fait qu’elle pèse plus ou moins lourd à l’intérieur de ma paume, encore faut-il que cette main soit de condescendance féminine, et le toucher d’un livre. En circonstances d’affinités exacerbées, je pousse même mon plaisir à porter mon nez vers les pages pour humer ce gisement de mots, alors qu’une main, si elle m’agrée ne recevra tout au plus qu’un baiser délicat de ma part. Je ne sais pas encore pourquoi, mais jamais je n’ai embrassé de livres, une certaine  absence de joues peut-être ?

L’idée comme nombre des miennes m’est venue par une réflexion parallèle entre le poids des mots qui fait le poids des livres et une certaine surcharge pondérale qui m’accablait à une époque. C’était une période où en souffrance, j’étais dévitalisé, la volonté me manquait pour mener à bien toutes velléités égocentriques comme celle d’écrire par exemple. Déchu de toute véritable ambition, je passais déjà plus de temps à remuer le terrain des illusions qu’à me projeter vers l’avenir. Sans direction ouverte, sans réelle volonté et manifeste à bouger, je commençais à m’appesantir sur moi-même, et à diriger par procuration une vie qui m’aurait appartenu un moment mais qui ne se serait pas déroulée comme telle. Avant d’écrire, avant tout effort réel, j’étais déjà illusoirement célèbre pour ce que j’aurais pu écrire. Mes romans étaient des œuvres imaginaires, une énumération de pages blanches et pourtant  chaque jour se détachait de moi des mots, des saillies, des réparties que je collectais au hasard des circonstances sur des fonds de livres, (mon style ancien m’aurait fait écrire que j’étais un chien de pages de garde),  un revers de papier peint ou un cahier à l’envers ; puis que je jetais délicieusement au fond d’un tiroir et au fond de ma mémoire pour ne plus garder à l’esprit que cette fatuité mentale d’exister différemment. Le silence que me procurait ce frissonnement d’existence me suffisait mais peu à peu ma légèreté d’être devint une pesanteur, car finalement je n’écrivais que pour moi-même de façon incomplète, en marge, je ne faisais que vagabonder sur la lisière de l’écriture.

J’avais beau constaté ma différence, elle gérait très mal mon existence.

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La page demeure blanche depuis quelques heures et pourtant j’aime m’absenter.

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Je lis « autoportrait au radiateur » de Christian Bobin, ces pages-là ont du volume, il faut lire lentement : une pensée de mots ressentis, puis au cours de ma lecture, je prends connaissance que l’auteur a ouvert un répondeur poétique. J’essaierai d’appeler cette nuit.

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Aujourd’hui il pleut. La rumeur littéraire prétend que  dans les derniers moments de sa vie et par un temps similaire, Jacques Prévert sortait  son Paris-Brest.


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Le carnet des épluchures

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Je suis dans un monde qui n’appartient plus au vôtre, juste cette pointe d’amertume qui laisse ma lucidité s’emparer de ma vie et ma désespérance agresser ma conscience. Après les redites, apparaît la phrase lumineuse qui doit me guérir. Je laisse vaquer mon délire pour qu’enfin il s’accroche à un sourire qui était celui d’une rencontre opportune. Il est bon parfois de s’entendre écouter. Je dois guérir par l’exemple.

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Une auréole de folie m’entoure, à force de ressentir plutôt que de pouvoir expliquer, à force de prendre la vie en biais plutôt  qu’à bras le corps, parce qu’il faudrait encore se justifier.

Ces lignes sont nécessaires, je me regarde sur la page.

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J’aime peser sa main dans la mienne, comme un livre que je pourrais ouvrir doucement tout à l’heure dans une pénombre de confiance, ou mieux encore, en pleine lumière parce qu’elle aura allumé mes yeux de son regard vert amande.

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Elle  se caresse de plus en plus près quand je suis de plus en plus loin.

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Intentionnellement je l’aime

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Pour la circonvenir sans mots dire, et selon une méthode un peu moderne, je me suis présenté un matin devant sa porte, avec un pot de colle à la main sur lequel était inscrit en grosses lettres publicitaires : « excellente adhérence ».

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J’ai su que je l’aimais quand je l’ai brûlée avec ma semence.

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Abus de lucidité : à force de regarder les gens et de regretter comme ils sont, on s’aperçoit qu’on s’approche de leur ressembler.

Juste une chose avant la précipitation de mon orgueil, avant de me relire, il fallait encore que j’apprenne à écrire et parce que j’ai bien voulu la toucher, depuis elle ne se lave plus.

                                                             ***

Quelle est la valeur mathématique de mon existence ?

Chaque jour, je glisse une pièce d’un franc dans un parcmètre.

Je reprendrais bien une deuxième fois des fesses.

                                                             ***

Poème noir.

Les gens ne t’aident pas

Les gens ne t’aiment pas

Ils t’attendent pour le meilleur :

Le plaisir que tu leur accorderas

Ta notoriété qui les flattera.

Ils te diront après

Ce qu’ils pouvaient te dire avant.

Ne présume rien, vis pour toi, à côté d’eux.

Double-les ! Tu as appris en connaissance de cause.

Sois fort dans tes caresses, c’est un rebut pour les faibles.

                                                             ***

Je suis tellement mal que je ne trouve même plus ce qui est dans mes poches.

                                                             ***

L’ogresse : d’une progéniture, elle fait une friture

                              Elle, si souvent enceinte dans la bouche

                                                             ***

J’étais pollinisateur professionnel, surveillant de floraison, paysan de bouches, berlingot blond qui se sucrait les doigts dans les baisers des femmes champêtres. Les pieds sur terre, la tête dans les nuages, je m’étirais vers d’autres dimensions.


Posté par pasmonkov à 16:08 - Le carnet des épluchures - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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